Pierre Moscovici : « Nous guérissons de la crise de 2008, mais la croissance n’est pas assez forte »

Séverine Cattiaux

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Pierre Moscovici : « Nous guérissons de la crise de 2008, mais la croissance n’est pas assez forte »

Pierre Moscovici

© EuropeanUnion_Georges Boulougouris

La crise européenne et le délitement de l’Union sont-ils inéluctables ? Le « Brexit » a ouvert une sorte de boîte de Pandore. À l’aube des 60 ans de l’Union européenne, le tableau s’assombrit. Mais Pierre Moscovici, commissaire européen, souligne les atouts que continue à mettre en place la Commission.

Pierre Moscovici
est commissaire européen aux Affaires économiques et financières, à la Fiscalité et à l’Union douanière au sein de la Commission européenne. Cet Européen convaincu a d’abord été député européen en 1994, ministre délégué aux Affaires européennes dans le gouvernement Jospin, durant 5 ans. Pendant ce mandat, il est à la tête des négociations de l’élargissement de l’UE et l’un des négociateurs du Traité constitutionnel européen, que refusent les Français en 2005. En 2007, le Traité de Lisbonne, peu ou prou le même traité rejeté par la France est, lui, ratifié.

Lors de son discours d’investiture, Jean-Claude Junker disait : « cette commission sera la commission de la dernière chance ». Pour vous, qui vous déplacez en France à la rencontre des citoyens à travers les « dialogues citoyens », l’heure est-elle donc si grave ?

Nous assistons depuis plusieurs années à une montée des forces populistes, partout en Europe, et à un retour en force des discours nationalistes et protectionnistes. Avec les élections européennes en 2019, le risque d’un Parlement européen dominé par ceux qui veulent la fin de l’Europe est réel. Et une Europe dominée par les europhobes, c’est la paralysie et le début du délitement de l’Union. Voilà pourquoi le président Juncker a parlé de cette Commission comme celle de la dernière chance : nous devons renverser la tendance actuelle et convaincre les citoyens qu’il y a besoin d’Europe.

La reprise est là, mais la croissance n’est pas assez forte et le chômage est encore trop élevé.

Pour cela, il faut plus d’efficacité dans trois domaines : la protection – qui n’est pas le protectionnisme – que ce soit au niveau social ou de la sécurité, plus de démocratie et plus d’efficacité économique. Nous guérissons de la crise de 2008, la reprise est là, mais la croissance n’est pas assez forte et le chômage est encore trop élevé, particulièrement en France.

L’Angleterre a claqué la porte… Après le Brexit, doit-on s’attendre à la sortie d’autres pays membres de l’Europe ?

Non.
Le résultat du référendum britannique a été un choc, une surprise que peu avaient vu venir. Mais je ne pense pas, et je ne souhaite pas, que ce scénario se reproduise. les Britanniques ont toujours eu une relation spéciale avec le reste de l’UE, ils ont toujours eu, si j’ose dire, un pied dedans et un pied dehors. Ce n’est pas le cas des autres États membres, dont les liens avec l’UE et leur sentiment d’appartenance à l’Union sont beaucoup plus profonds. De plus, je pense que le coût économique et politique du Brexit découragera beaucoup de partis de s’engager dans la même voie. Et puis, il y a le monde qui nous entoure : un monde dominé par un Trump inquiétant, une Russie menaçante, une Chine puissante mais fragile. dans ce monde-là, il y a besoin d’une Europe forte, d’une Europe unie. Faire le pari de l’isolement, du repli sur soi est un pari qui me semble extrêmement risqué.

La politique d’austérité qu’impose l’Europe aux États membres pèse lourd dans le budget de la France… Cependant, enfin, l’Europe accepte de lâcher du lest : la France a obtenu deux années supplémentaires pour réduire son déficit à 3 %. Faut-il parler d’un revirement ? Ce qui reviendrait à reconnaître aussi que cette injonction des 3 % était excessive…

Croissance et sérieux budgétaire sont souvent opposés dans le débat public, mais je crois qu’il s’agit d’objectifs complémentaires. Les États dont la santé économique est aujourd’hui la meilleure en Europe ont su combiner les deux. Comprenons-nous bien – je ne dis pas que l’austérité est sans effet sur la croissance, mais le laxisme budgétaire n’est pas sans risques non plus. Tout est une question de dosage et c’est la raison pour laquelle introduire un certain degré de flexibilité au sein de nos règles actuelles permet de gagner en efficacité au service de la croissance et de l’emploi.

Cette réduction du déficit est d’autant plus importante que nous entrons dans une période d’incertitudes géopolitiques.

Les règles sont nécessaires politiquement car elles sont le contrat de confiance qui accompagne l’euro. Elles sont également efficaces car elles nous ont permis de passer d’un déficit moyen de plus de 6 % à un déficit moyen de 1,5 % en Europe. Cette réduction du déficit est d’autant plus importante que nous entrons dans une période d’incertitudes géopolitiques et économiques grandissantes et qu’avoir une dette élevée, c’est un facteur de vulnérabilité. Mais la Commission à laquelle j’appartiens a décidé de donner la priorité à l’investissement, la croissance et l’emploi : c’est l’esprit notamment du plan Juncker.

La crise économique sévit dans de nombreux pays… et l’Europe semble impuissante à y faire face. A-t-elle, aujourd’hui, une stratégie pour relancer la croissance ?

Il y a d’abord l’application intelligente de nos règles budgétaires – nous devons veiller à ce que les États se désendettent mais sans étouffer la croissance.

La France est d’ailleurs l’un des pays qui bénéficient le plus du plan Juncker,, avec 14 milliards d’euros déjà investis.

Puis il y a l’investissement et le plan Juncker, récemment doublé pour atteindre 500 milliards d’euros d’ici 2020. L’investissement est le talon d’Achille de l’économie européenne, et ce qui explique en partie le fait que la croissance ne soit pas suffisamment robuste actuellement. le plan Juncker a donc été mis en place pour booster l’investissement, dans des secteurs d’avenir pour notre continent : le numérique, le développement durable… La France est d’ailleurs l’un des pays qui en bénéficient le plus, avec 14 milliards d’euros déjà investis.

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Comprenez-vous que l’Europe soit très mal perçue par de nombreux travailleurs français qui subissent aujourd’hui la concurrence des « travailleurs détachés » venus de l’est, et du sud ? N’y a-t-il pas à entreprendre une réforme de ce système ?

La libre circulation des personnes est l’une des quatre libertés fondamentales de l’Union. C’est un principe sur lequel nous ne devons pas revenir. Rappelons d’ailleurs que les Français en bénéficient les premiers ! Ils sont deux millions à travailler dans un autre État membre de l’UE.

La Commission a proposé une réforme du statut des travailleurs détachés pour avancer dans la direction d’un principe simple « à travail égal, salaire égal ».

En revanche, ce qui n’est pas acceptable, c’est le dumping social, la course au moins-disant et naturellement la fraude au travail détaché, qui constitue un poison mortifère pour le projet européen. C’est pourquoi la Commission a proposé une réforme du statut des travailleurs détachés pour avancer dans la direction d’un principe simple « à travail égal, salaire égal », et pour rendre la fraude plus difficile. Il appartient désormais aux États membres de s’accorder sur cette réforme.

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La Commission européenne a fait de la lutte contre l’évasion fiscale, l’une de ses priorités… Quelles sont vos avancées significatives dans ce domaine ?

L’évasion fiscale est un sujet sur lequel la Commission a plus avancé en deux ans qu’au cours des dix dernières années. Les scandales successifs, Luxleaks, Bahamas Leaks et autres Panama Papers, nous ont permis de mettre la pression sur les États membres pour avancer, car dans le domaine de la fiscalité, la règle, c’est l’unanimité. C’est un combat qui ne peut être gagné qu’au niveau européen et pour cela nous suivons un principe simple : les multinationales doivent payer leurs impôts là où elles font des bénéfices.

Nous avons généralisé l’échange automatique d’informations entre États membres. En bref, nous avons lancé la révolution de la transparence !

Dans cette perspective, nous avons signé des accords avec le Lichtenstein, la Suisse, Andorre, Monaco, San Marin, pour qu’il n’y ait plus de secret bancaire en Europe ; nous avons généralisé l’échange automatique d’informations entre États membres ; et nous sommes maintenant en train d’établir une liste noire européenne des paradis fiscaux. En bref, nous avons lancé la révolution de la transparence !
Parallèlement, nous avons également lancé la révolution de la simplicité, avec l’Accis et la réforme de la TVA sur le commerce en ligne.
Mon combat pour 2017, c’est la lutte contre la fraude à la TVA, notamment la fraude « carrousel », qui représente un manque à gagner de 70 milliards d’euros pour les États membres. Dans le contexte économique que nous connaissons, alors que la pression fiscale sur les ménages est forte, tout euro de fraude est un euro de trop ! C’est aussi moins de services publics, moins d’investissement… C’est tout simplement insupportable.

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