Pourquoi la politique de la ville continue de patiner malgré tout

Stéphane Menu

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Pourquoi la politique de la ville continue de patiner malgré tout

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Le ministre de la Ville a secoué les services déconcentrés de l’État pour qu’ils mettent en pratique plus rapidement les mesures qu’il a prises ! Un discours tonique, que d’autres ministres ont tenu avant lui sans résultats. Oui mais voilà, aujourd’hui plus que jamais, la politique de la ville est sommée d’apporter des réponses concrètes à une jeunesse « de banlieue » si proche et si lointaine. Pour relever le défi, une seule voie : écouter les acteurs de terrain et apporter des réponses concrètes à leurs demandes.

On ne peut franchement pas en vouloir à Patrick Kanner d’y croire. Le ministre de la Ville veut mettre la pression sur le réseau territorial de la politique de la ville. Le 1er décembre dernier, le traditionnel rendez-vous de fin d’année a réuni à huis-clos la garde rapprochée du ministre, le ministre himself et son administration déconcentrée, pour évaluer les politiques à l’œuvre. Sauf que 2015 a été marquée par les deux tragiques journées du 7 janvier (Charlie Hebdo, 17 morts) et du 13 novembre (Paris, 130 morts). Et que Patrick Kanner pense que la politique de la ville est à même de pouvoir apporter un « traitement de fond » aux dérives djihadistes d’un certain nombre de nos compatriotes.

Patrick Kanner pense que la politique de la ville est à même de pouvoir apporter un « traitement de fond » aux dérives djihadistes d’un certain nombre de nos compatriotes.

Murs technocratiques contre politique de la ville

Sans sous-estimer « la complexité » du phénomène de radicalisation, qu’il décrit comme la « résultante d’une multiplicité de facteurs », le ministre de la Ville appelle à construire « une société plus égalitaire, plus éduquée et plus fraternelle ». Cette foi du charbonnier est touchante lorsque l’on sait à quel point la politique de la ville est considérée avec condescendance par les grands corps régaliens de l’État. Tout le monde sait que les posologies administrées au corps social malade des cités en difficulté relèvent tout juste de l’homéopathie, voire du placebo. Et les grandes envolées se heurtent toujours aux mêmes murs technocratiques, tenus depuis des années par les mêmes… technos.

Aller chercher le droit commun dans les contrats de ville reste encore au stade conceptuel.

Face à ces difficultés, la séquence François Lamy n’a pas manqué de saveur au début du quinquennat Hollande. En 2014, l’ex-ministre de la Ville, avait jeté les bases d’un contrat de ville plus vertébré autour de l’introuvable Graal interministériel. Mais ce volontarisme reste empêtré dans des pratiques anciennes et le décloisonnement espéré risque peu de se concrétiser avec le renforcement des fonctions régaliennes de l’État dans le contexte lourd des attentats. Résultat : Le flou persiste… « Aller chercher le droit commun dans les contrats de ville reste encore au stade conceptuel. L’administration de l’État dans les territoires est trop cloisonnée. Pour des communes en pleine réorganisation intercommunale, comme ce sera le cas pour Chanteloup-les-Vignes et la majorité des communes françaises, le tempo n’est pas idéal ». Catherine Arenou, maire de Chanteloup-les-Vignes (Yvelines) et vice-présidente de Ville et Banlieue, l’avoue sans biaiser : « Nous pédalons dans le vide depuis 2013 ».

Trop d’effets d’annonce nuisent à l’annonce

Ainsi donc, après les attentats de Charlie Hebdo, l’État a déployé la machine verbale à mobilisation pour ne pas faire grand-chose. Le décalage entre le discours autour de la cohésion sociale et sa mise en œuvre reste toujours aussi rageant. « Quand je me rends dans les cités, j’entends les mêmes choses : les associations n’ont plus les moyens financiers d’assurer leurs missions malgré les promesses gouvernementales. C’est toujours dans le concret budgétaire qu’un discours politique se réalise ».

Après les attentats de Charlie Hebdo, l’État a déployé la machine verbale à mobilisation pour ne pas faire grand-chose.

Et les associations ont essentiellement des problèmes de financement, auxquels s’ajoute une complexification administrative dont les derniers contrats de ville sont emblématiques. «Pensez donc, même les associations d’aide aux victimes, dont je ne mets pas en cause l’utilité mais qui relèvent d’un corpus de pensée répressif, sont concernées par ces difficultés de financement. Le plus judicieux serait de réorienter le budget technologique de traitement de la délinquance vers le tissu associatif, qui crée le lien social au plus près du terrain », nous confiait récemment Laurent Mucchieli, sociologue.

Quand un ministre demande à « ses » services d’appliquer les mesures qu’il a prises !!!!

Patrick Kanner n’ignore pas que les acteurs de la politique de la ville sont fatigués par les discours. Mais il est dans son rôle quand il répète, à la suite de nombreux autres ministres de la Ville, que « l’objectif n° 1, c’est plus d’adultes (Ndlr, dans les quartiers prioritaires) et des adultes mieux formés pour accompagner, fixer des repères et des cadres à notre jeunesse ». Il sait que le tiroir à promesses déborde, mais assure que « les mesures des deux comités interministériels à l’égalité et à la citoyenneté (Ndlr, les 6 mars et 26 octobre derniers) restent pertinentes, mais elles ne produiront d’effets que si elles sont appliquées ».

Le fait, pour la fonction publique d’État, de travailler en « partenariat » avec la fonction publique territoriale sur les contrats de ville n’est pas d’une évidence naturelle.

Par qui ? Par les services déconcentrés de l’État, qu’il avait en face de lui le 1er décembre dernier, et qui restent depuis plus de trente ans derrière les cloisons. Disons les choses autrement : le fait, pour la fonction publique d’État, de travailler en « partenariat » avec la fonction publique territoriale, communale ou/et intercommunale sur les contrats de ville, qui restent la vraie feuille de route de ce qui doit se faire à l’échelle d’un quartier, n’est pas d’une évidence naturelle, pour rester dans l’euphémisation polie. Ils étaient venus et étaient tous là : préfets à l’Égalité des chances, sous-préfets Ville, secrétaires généraux aux Affaires régionales, directeurs régionaux de la Jeunesse, des sports et de la cohésion sociale… Ils ont été invités à ne « pas perdre de temps » en appliquant les priorités arrêtées par le gouvernement : lutte contre les discriminations, les ségrégations, prévention de la radicalisation, amélioration de la relation police-population, renfort de moyens en direction des quartiers jugés les plus en difficulté, etc.

Écouter les acteurs de terrain, répondre vite à leur demande

Mais le temps de descente des décisions vers le terrain prend bien trop de temps… Ce plan d’actions sera-t-il réellement « évaluable » en mars-avril 2016, date à laquelle le ministre entend organiser un troisième comité interministériel à l’égalité et à la citoyenneté. Participation des habitants qui ne relèverait pas de la gadgétisation, soutien aux associations sportives, d’éducation populaire ou culturelle pour « proposer une offre plus dense à notre jeunesse », « suivi individualisé de tous les jeunes demandeurs d’emploi dans les quartiers prioritaires (Ndlr, qui est en place depuis des lustres sans impact positif réel) », médiation sociale organisée par les bailleurs en soirées et en week-ends, renforcement de la « prévention spécialisée », etc. Les propositions s’enchaînent à un rythme fou ; mais, de l’intention à la réalisation, le scepticisme domine, même si les acteurs de terrain mènent un travail de fond.

Le « suivi individualisé de tous les jeunes demandeurs d’emploi dans les quartiers prioritaires » est en place depuis des lustres sans impact positif réel.

C’est la pertinence de leur analyse de proximité que les préfets à la Ville doivent porter avec des réponses rapides. Ce sont les acteurs de terrain, aujourd’hui lassés, qui doivent d’abord être écoutés, sans précipitation, avec une réponse millimétrée des pouvoirs publics, pesée à l’angström, et non de vagues engagements qui s’étiolent dans le dédale technocratique, trop long, trop dilatoire.

Patrick Kanner est dans le juste, il prend la bonne direction, comme d’autres l’ont prise avant lui. À lui de montrer, dans ce contexte exceptionnel de violence historique, que le « traitement de fond » permis par la politique de la ville sauvera quelques gamins des voies hasardeuses et délétères d’une révolte pathétique sur fond de religiosité low cost.

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