Pourquoi le coût de la mobilité fragilise l’emploi des femmes

Philippe Nikonoff

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Pourquoi le coût de la mobilité fragilise l’emploi des femmes

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Si le coût des carburants augmente, il y a fort à parier que les femmes seront les premières à devoir se retirer du marché du travail, faute de capacité à se déplacer. Une assignation à résidence discriminante, pourtant ignorée par les politiques publiques.

Le mouvement des Gilets jaunes confirme le lien entre coût de la mobilité et accès au travail. Mais ce lien est encore plus marqué pour les femmes, lesquelles risquent d’être « retirées » du travail lorsque le coût (en temps et en argent) de la mobilité augmente trop.

Illustration à partir du cas d’une communauté de communes éloignée de Bordeaux et du bassin d’Arcachon.

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Les deux premiers graphiques montrent un revenu net moyen équivalent mais un taux de chômage plus faible dans la communauté. Celle-ci semble donc mieux se porter que le département. Mais regardons les graphiques qui suivent.

graph emploi2

Les actifs du territoire recourent massivement à la voiture pour leurs déplacements domicile/travail (90 % contre 75 % pour le département) et plus de la moitié des ménages utilise deux voitures ou plus (55 % contre 36 %).

Par conséquent, même si le revenu moyen est identique, le coût de la mobilité est plus élevé dans cette communauté que dans le département.

Une sombre perspective

D’autre part, la double motorisation est pour l’essentiel la traduction de l’usage des voitures par les femmes car lorsqu’il y a un véhicule unique, il est majoritairement dans les mains du mari ou du compagnon.

Selon l’Insee : « la vulnérabilité énergétique liée aux déplacements concerne 12,5 % des ménages aquitains. Elle est supérieure à celle de la France métropolitaine… L’Aquitaine est une vaste région structurée autour de quelques grands pôles d’emplois. L’importance des déplacements, 23 kilomètres en moyenne pour se rendre au travail contre 20 en France métropolitaine, et la forte utilisation de la voiture pèsent sur le budget des ménages. Ces contraintes de distance, qui existent aussi pour l’accès aux services, conduisent à des dépenses annuelles totales estimées à 660 euros par ménage aquitain. Ces dépenses s’élèvent à plus de 1 060 euros pour les ménages qui doivent se rendre sur leur lieu de travail. » ((Cf. « 300 000 ménages Aquitaines fragilisés par le coût de l’énergie ». Insee analyses n° 9, avril 2015.))

La double motorisation indique certainement que nombre de femmes utilisent une voiture pour travailler

Dans ce territoire, le coût de la mobilité est donc plus élevé que la moyenne départementale. Ce qui est économisé sur le loyer ou les mensualités de remboursement est probablement perdu en coût de mobilité.

Dans un contexte où les pétroles bon marché ont atteint un maximum de production et seront progressivement remplacés par des pétroles plus chers (offshore profond, gaz de schistes), la perspective pour ces ménages devient délicate à moyen terme. Aujourd’hui, la double motorisation indique certainement que nombre de femmes utilisent une voiture pour travailler.

Lire aussi : Vers une ville sans emploi : ruptures technologiques et des territoires

Double peine pour les femmes

Mais ce coût de la mobilité fragilise l’emploi des femmes parce que leurs revenus sont plus faibles que ceux des hommes, à la fois dans la communauté et le département :
1. Les hommes en emploi précaire (CDD, intérim, stage) et/ou en temps partiel représentent 25,5 % du total dans cette communauté contre 29,2 % pour le département. De même, leur salaire horaire net moyen est comparable. Ils sont donc moins au chômage (-30 %), payés autant par heure travaillée (-3,3 %), moins nombreux à travailler à temps partiel ou de façon précaire (-14,5 %) ;
2. Les femmes quant à elles ont un taux de chômage proche de la moyenne départementale (-7 %), leur taux de précarité est identique (-0,7 %) mais leur salaire horaire un peu inférieur (-4 %).

Cette situation est fragile et repose sur une mobilité de plus en plus coûteuse

Au total, même si la situation des femmes est comparable à la moyenne départementale, les hommes « s’en tirent mieux » avec un taux de chômage plus faible et moins de précarité.

Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes alors ? Non, car cette situation est fragile et repose sur une mobilité de plus en plus coûteuse.

Une discrimination de fait

Or, si le coût de cette mobilité augmente, il existe un réel risque pour que ces femmes « se retirent » du marché du travail. Cette discrimination de fait résulte d’un ensemble de facteurs : coûts pour accéder aux services à la population lorsque les journées de travail sont longues, coût de la seconde voiture, frais de garde des enfants, cantine, surplus d’impôt etc.

Nombre de ménages « décident », si on peut dire, qu’il est préférable que la personne qui a le moins de revenus dans le couple reste au foyer. Les calculs sont alors plus souvent défavorables aux femmes puisque leur revenu horaire est plus faible et leur emploi plus précaire et souvent à temps partiel. Le couple peut alors estimer qu’il vaut mieux qu’une femme cesse d’exercer son emploi.

Une fiscalité mal pensée va-t-elle contribuer à assigner les femmes à lotissement ou à résidence ?

Cette dimension semble absente des réflexions publiques, la mobilité dans ces territoires sera de plus en plus « sexuée » si on ne prend pas en compte l’inégalité de revenu homme/femme, l’inégalité d’accès à l’emploi, l’inégalité de salaire horaire : le véhicule est un moyen d’autonomie et d’équilibre au sein de nombreux couples, parce qu’il est la condition de la mobilité et de l’emploi.

Une fiscalité mal pensée (et pensée sans doute en partie pour compenser la suppression de la taxe d’habitation), un affaissement du service public de transport et une défaillance de l’aménagement du territoire vont-ils contribuer à assigner les femmes à lotissement ou à résidence ?

Lire aussi : Yannick Lhorty : "Il faut rendre effectives les lois contre les discriminations"

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