Que ferait le Front National à la tête d'une région ?

Stéphane Menu

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Que ferait le Front National à la tête d'une région ?

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© NdFrayssinet

Dans certaines nouvelles régions, le Front National est en position de l’emporter. Quelles en seraient les conséquences politiques ? Comment les entreprises, notamment étrangères, réagiraient-elles ? Certains festivals audacieux dans leur proposition artistique devraient-ils envisager de migrer ailleurs ? Les politiques partenariales avec l’État et les autres collectivités seraient-elles possibles ? Autant de questions qui restent aujourd’hui sans réponse…

La question douloureuse se pose : de quel métal serait faite une gestion Front National si la formation d’extrême droite accédait au pouvoir dans une des 13 nouvelles régions de France ? La question se pose mais ne relève pas des habituels critères de politologie. En effet, la seule référence de gestion « directe » concerne quelques villes du Sud et de l’Est de la France, notamment dans les années 1990 et depuis 2014.

Quel souvenir Bruno Mégret a-t-il laissé à Vitrolles ?

Quel souvenir Bruno Mégret a-t-il laissé à Vitrolles, dans les Bouches-du-Rhône, par exemple ? L’heure était à la radicalisation idéologique. Du jour au lendemain, un cordon sanitaire avait été déployé autour de Vitrolles, tant du côté de l’ancien conseil général et du conseil régional que de l’État. Plus de partenariats, à peine quelques échanges formels sur des travaux initiés ou dont les études étaient trop avancées. Les amoureux de concerts se souviennent d’un Zénith vitrollais laissé en friches, quasiment transformé en squat. À Toulon, dans le Var, qui fut et reste la première grande ville de France gérée par le Front National, la gestion catastrophique de Jean-Marie Le Chevalier activa le retour freudien d’Hubert Falco, considéré à droite, voire même à gauche, comme le redresseur de la ville.

Moins de culture « déviante », plus de police municipale, pas de mosquée, des activités associatives dont le champ se réduit à des valorisations du patrimoine national.

Le seul, peut-être, à s’en être bien sorti au regard des résultats électoraux est Jacques Bompard, maire d’Orange (Vaucluse), ex-compagnon de route de Jean-Marie Le Pen, se plaçant ensuite plus à droite dans l’échelle politique avec la création de la Ligue du Sud. Il est réélu en répondant aux attentes des habitants de cette cité dortoir : moins de culture « déviante », plus de police municipale, pas de mosquée, des activités associatives dont le champ se réduit à des valorisations du patrimoine national, etc.

Les impôts n’augmentent donc plus puisque les financements associatifs et culturels ont fléchi notablement. Une recette efficace pour des habitants qui n’en demandaient pas autant. « Les stratégies [de gestion] vont s’écarter entre une gestion pragmatique à Orange et Marignane et une gestion beaucoup plus idéologique à Vitrolles et Toulon », assurait en 2009 Gilles Ivaldi, chercheur à l’Université de Nice Sophia-Antipolis (Le Monde, le 2 juillet 2009).

Qu’est-ce qu’une identité culturelle Front National ?

Dans la nouvelle configuration institutionnelle, le maire reste le meilleur VRP de sa ville. Il porte les projets ambitieux, cherche des financements, parcourt les salons divers et variés pour vanter les atouts de sa commune, pour attirer les entreprises. Cet activisme est possible parce que l’élu en question, de droite, de gauche, du centre ou d’ailleurs, est jugé « fréquentable ». À Béziers, Fréjus ou Hénin-Beaumont, ce volontarisme est-il payé en retour ? L’image du FN dégrade-t-elle l’attractivité de la ville ?

Pour exister, les maires FN doivent de donner le change.

Dans les lieux supposément culturels, l’audace n’est pas au rendez-vous si la programmation relève d’une structure financée par la ville. On y croise certaines tournées de théâtre boulevardier, quelques gloires déchues de la chanson française, des one-man shows concoctés localement, etc. Pour exister, les maires se doivent de donner le change. Ménard interdit à Béziers d’étendre le linge à la fenêtre, l’image évoquant sans doute les rues populacières d’Alger ou de Naples, qui ne correspondent pas aux attractions sociologiques du Front National.

Le dilemme du FN

Le FN serait ainsi confronté à un vrai dilemme. Faire de la politique autrement sans effrayer les 70 % de Français qui rejettent encore leurs idées. Car, au-delà des régionales, l’objectif de la présidentielle de 2017 obsède Marine Le Pen, qui devine que l’angle de la fenêtre de tir ne sera jamais aussi favorable, avec un Sarkozy démonétisé, un Hollande inconstant, une gauche de la gauche inaudible et un Juppé en situation de plus petit dénominateur commun pour une France social-démocrate qui se hâte de redonner une virginité au pacte républicain. Le tempo électoral joue en faveur du Front National.

Deux zones de vérité se détacheront cependant : le soutien aux associations communautaristes et culturelles et le renforcement de l’attractivité économique de la région.

Le temps de prendre possession de la maison régionale, de lancer les classiques audits pour dénoncer les gabegies financières, justifiées ou pas, pratique usitée par les autres partis, et la campagne de la présidentielle sera lancée sans que les mains aient été mises dans le cambouis. Deux zones de vérité se détacheront cependant : le soutien aux associations communautaristes et culturelles (pensons aux festivals sudistes de l’été…) et le renforcement de l’attractivité économique de la région.

Baisse d’attractivité économique ou realpolitik ?

Dès lors que la loi "Notre" confère des pouvoirs centraux aux régions, notamment en matière de développement économique, quelle sera l’attitude des investisseurs étrangers ? Seront-ils tentés par l’éviction du territoire « honni » ou joueront-ils la carte de la realpolitik ? Les artisans et les petits commerces, qui forment le gros bataillon des entreprises françaises et constituent un fonds de commerce pour le FN, n’auront pas de scrupules idéologiques.

Or, c’est un précepte de base de tout bassin économique normalement constitué, si brutales que puissent apparaître les grandes entreprises en matière de création d’emplois, elles sont incontournables pour apporter la dynamique nécessaire aux régions et aux petites entreprises.

70 % des entreprises de PACA s’inquiètent d’un reflux de l’attractivité économique de leur territoire.

Le journal La Provence, en PACA, a sondé les entreprises : 70 % d’entre elles s’inquiètent d’un reflux de l’attractivité économique de leur territoire. Certes, Marion Maréchal-Le Pen, dans la furie dialectique propre à une campagne, annonce une hausse de 500 M€ sur cinq ans des aides aux entreprises en PACA. Avec un budget 2,5 fois plus élevé, l’Ile-de-France consacrera 230 M€ au soutien aux entreprises en 2015...

Côté culture, le budget francilien est de 2,4 % par an. Au-delà des problématiques financières, ce serait un symbole qui serait écorné. Mais les électeurs du FN auront-ils vraiment la larme à l’œil en apprenant que tel festival de théâtre ou, pis encore, de hip-hop a renoncé à tenir session faute de subventions ?

Comment faire la différence ?

Comment le Front National parviendra-t-il à montrer qu’il est meilleur que l’UMPS ou le LRPS ? Sécurité ? Immigration ? La région n’a pas son mot à dire en la matière. Florian Philippot, tête de liste du FN en Acal (Alsace Champagne-Ardenne Lorraine), a certes donné du grain à moudre à son électorat, en annonçant la suppression de la subvention accordée à l’accueil des réfugiés, soit une somme pharaonique de… 200 000 euros.

La disparition de la politique de la ville, un Ovni pour le FN, est avancée comme solution radicale.

Baisse des impôts ? La région ne prélève pas d’impôts directs sur les ménages. L’action régionale se focalise autour de l’entretien, du développement et de la modernisation des lycées et des transports (62 % du budget en Ile-de-France). Certes, on peut supposer que les actions périphériques autour de l’éducation sexuelle ou des nouveaux contrats de ville n’auront pas l’immense privilège d’être portées par les exécutifs marinistes. Par exemple, la politique de la ville reste, pour le FN, un Ovni. Sa disparition est même avancée comme solution radicale.

Moments de solitude

2015-2017 : si le Front National s’empare d’une région, il aura à démontrer qu’il reste fidèle à ses idéaux, à travers des mesures symboliques et rassurantes pour son électorat (du type de l’annulation du financement de l’accueil des réfugiés), en gérant les affaires courantes et dans un cadre partenarial très incertain (que feront l’État, les conseils départementaux quand la loi "Notre" invite à transférer aux régions trois compétences majeures avant 2017 !). Entre réformes institutionnelles en cours et sidérations politiques à venir, certaines régions risquent de vivre de grands moments de solitude, statufiées dans une attente qui risque de durer.

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