Refondons l'action publique locale : "L'action publique doit laisser agir les communs"

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Rencontre avec Yoan Ollivier, cofondateur de Vraiment Vraiment, agence franco-belge de design d’intérêt général et coauteur pour Millénaire 3 (le laboratoire de prospective du Grand Lyon) d’une étude sur « les formes de l’action publique ».

Lire l'article précédent : Refondons l’action publique locale : une nouvelle grammaire de l’action publique

De quelles intuitions êtes-vous parti ? Pourquoi ce travail sur les formes de l’action publique ?

Cette demande émane à l’origine de la direction de la prospective de la métropole du Grand Lyon, dans le cadre d’un programme de travail visant à proposer de nouvelles manières d’analyser l’action publique et de se projeter. Cette notion de formes de l’action publique fait écho à un sentiment d’évolution des manières de faire des politiques publiques et tente de lui donner corps, de façon très empirique à l’appui de la méthode essai/erreur.

« La puissance publique continue à utiliser fortement ses leviers d’autorité classiques mais ils fonctionnent moins bien »

Quel usage peut être fait de cet alphabet de l’action publique ?

Il s’agit d’une bonne grille intellectuelle pour comprendre mais aussi pour renouveler les politiques publiques. En réalisant ce travail, nous avons en effet pris conscience que des habitudes trop installées entravaient l’efficacité ou la pertinence des politiques publiques. À titre d’exemple, les politiques d’insertion sont souvent construites sur le registre du contrat et du contrôle mais offrent peu de symboles encourageants aux usagers qui en sont la cible. En proposant de valoriser les groupes d’usagers des politiques d’insertion par l’octroi de diplômes, on renouvelle de façon semble-t-il anecdotique le référentiel de cette politique publique mais cela peut produire des effets durables.

Vous évoquez dans votre travail un affaiblissement de l’autorité publique, qu’est-ce à dire ?

Nous faisons le constat que la puissance publique continue à utiliser fortement ses leviers d’autorité classiques (planification, autorisations, réglementation) mais qu’ils fonctionnent moins bien. En d’autres termes, l’autorité de fait, c’est fini. L’action publique est désormais questionnée sur sa compétence, comme l’exemple de Notre-Dame-des-Landes l’illustre clairement. Face à cet affaiblissement de l’autorité de fait, d’autres formes d’action publique sont nécessaires.

« Le mouvement des communs nous montre que le public n’a pas le monopole de l’intérêt général »

Dans quelle mesure cela interpelle les postures des élus et des agents publics ?

Ce mouvement de fond invite les acteurs à se doter de compétences sur des domaines peu investis jusque-là. Par exemple la gestion des données publiques et leur valorisation pour les directeurs généraux des services, l’animation de la participation citoyenne pour les élus, la dématérialisation des process internes pour les services à l’image de la dématérialisation de plus en plus proposée/imposée à l’usager, etc.

Vous appelez également à renouveler notre conception de l’intérêt général, en pratique que cela signifie-t-il ?

Le mouvement des communs nous montre que le public n’a pas le monopole de l’intérêt général et que parfois même il n’en est pas le dépositaire. En Afrique de l’Ouest, par exemple, la blockchain révolutionne le secteur foncier et le système cadastral et permet de lutter en pratique contre la corruption. Le fait que l’action publique laisse agir les communs dans certains secteurs peut être plus contributeur à l’intérêt général que l’inverse. Ce qui se joue autour du Parlement de la Loire est assez emblématique également de cette tendance.

« Il s’agit très simplement de mettre l’usager au cœur de la réflexion »

Vous êtes diplômé de l’Ecole nationale supérieure de création industrielle. Qu’est-ce que la création industrielle peut apporter à la manière de concevoir et mettre en œuvre l’action publique ?

Je suis un spécialiste du design, qui vise à opérer une synthèse, dans la création industrielle, entre des enjeux techniques et des enjeux d’usage. Depuis une quinzaine d’années, ce mouvement irrigue le secteur tertiaire à travers l’essor du design de service. À titre personnel, j’ai toujours été attiré par ces questions mais je n’avais pas vraiment envie de travailler pour une banque ou pour une assurance. J’ai donc œuvré avec plusieurs collègues, partenaires, à faire émerger un design de service public qui trouve aujourd’hui un véritable écho au travers du travail de la 27e région et d’agences comme Vraiment Vraiment. Il s’agit très simplement de mettre l’usager au cœur de la réflexion et de créer ainsi des politiques publiques mieux adaptées et plus satisfaisantes.

N’y a-t-il pas un risque que ce mouvement, si enthousiasmant soit-il, s’adresse avant tout à de grandes collectivités ?

En réalité c’est tout le contraire, le travail mené autour du programme « Villages du futur » dans le Morvan (lire l’encadré page précédente) montre que les villes petites et moyennes sont des terreaux plus favorables à l’innovation publique car elles offrent plus d’opportunités de rencontres et de bouillonnement entre acteurs. Pour rendre ces approches du design d’intérêt général accessibles à ces territoires, la mutualisation et la capitalisation sont des voies à encourager.

Un alphabet de l’action publique au service de ses parties prenantes

L’action publique est au cœur de multiples débats à caractère idéologique (autour de la question de l’assistance, de l’exercice de l’autorité et de la force, des changements de comportement, de la participation citoyenne…) et organisationnel (distribution des rôles entre l’État, les collectivités, les entreprises et le monde civil).
Cette étude propose une classification en six familles des différentes formes d’action publique. Se dégage ainsi une grille d’analyse des politiques publiques, pouvant être mobilisée tant dans une perspective d’évaluation que de prospective. Les collectivités et institutions travaillées par une préoccupation en termes d’image ou d’identité doivent pouvoir tirer profit également de cette classification, tant il est vrai que les citoyens ne sont pas sensibles uniquement au fond de l’action publique, mais aussi à la façon dont celle-ci est mise en œuvre.
Basée sur des échanges avec des professionnels de la métropole de Lyon, avec des experts des enjeux de l’action publique et sur les savoirs des auteurs, cette analyse se veut non exhaustive et comme un levier d’aide à la réflexion. Avec ses trente-deux formes de l’action publique, cette étude est un prisme pour la compréhension de chaque politique publique.

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