Spectacle vivant : comment les mutations nous amènent-elles à travailler autrement dans les territoires ?

La Rédaction

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Dans le cadre des Journées thématiques de la Scène, un certain nombre de chercheurs et d'acteurs culturels étaient récemment accueillis à Toulon, invités par le Conseil général du Var, sur le thème : « Recomposition des territoires et spectacle vivant : les modèles de demain ». L'occasion de réfléchir aux conséquences des fragmentations actuelles des territoires et de découvrir les expérimentations d'aujourd'hui... qui deviendront peut-être, qui sait, les modèles de demain !

Guy Saez, directeur de recherche au CNRS, rappelle d'abord que les territoires comme les cultures sont interdépendants les uns avec les autres, et sont traversés par des flux de personnes (migrations du travail, flux touristiques etc). Il convient donc d'articuler l'inter-territorialité (par exemple entre l'Etat et les villes) et l'inter-culturalité... entre la culture d'ici et d'ailleurs, la culture cultivée et les cultures populaires, la culture classique et le divertissement...

L'étalement urbain fait que l'opposition urbain/rural n'a plus grand sens, tout comme le fait de réduire un projet à un territoire administratif ou une institution. Il serait plus intéressant d'interroger la tension existante entre les formes de mondialisation et les formes d'habitabilité (se demander en quoi tel espace est « habitable », en quoi c'est à la fois le lieu de l'intimité mais aussi de l'ouverture et  de l'hospitalité (au sens de Derrida), la zone de territoire où je me sens bien ... et qui me suit partout où je vais !

Concernant l'Acte 3 de la décentralisation, au-delà d'éventuels nouveaux transferts de compétences (notamment vers les métropoles et les régions), la réelle possibilité d'expérimentations semble être une chance à saisir ; tout comme la coopération entre les institutions, ou entre celles-ci et les acteurs  culturels. La Région Pays de la Loire montre la voie depuis 2009 avec l'instauration de  la Conférence régionale consultative de la culture (CRCC), tout comme la Région Rhône-Alpes l'avait fait quand elle avait refondu sa politique culturelle secteur par secteur.

De même, Philippe Berthelot, président de l'UFISC, met en avant, aux côtés du label des SMAC, le processus des SOLIMA , schémas d'orientation des lieux de musiques actuelles, concrétisés par des démarches de concertation non hiérarchiques entre l'Etat, les collectivités et les acteurs de terrain pour établir une méthode d'identification de politiques publiques dans ce domaine par l'accompagnement de démarches territoriales.

Jean-Louis Bonnin, ancien DAC puis conseiller culturel du Maire de Nantes, évoque le continuum qui va de la grande ville-centre (dense) à la banlieue (péri-urbaine), l'aire périurbaine (pavillonnaire), l'aire de grands ensembles (délaissée) jusqu'à la campagne (refuge des rurbains). Il rappelle les théories de Richard Florida sur la ville créative caractérisé par l'équilibre des  3T : la technologie (les innovations et les hautes technologies), l'accueil des talents, et la tolérance (ouverture d'esprit  aux primo-arrivants, à l'expérimentation, à l'innovation, en vue d'une certaine diversité culturelle). Il rappelle que le cumul d'équipements institutionnels ou d'évènementiels dans une ville ne fait pas une politique culturelle, qu'il faut oeuvrer au décloisonnement pour rassembler les talents d'un même territoire, qu'il convient de modifier le modes de gouvernance et de travail, et aussi de faire le lien avec l'économie en travaillant sur les filières. Les artistes, estime-t-il, doivent regagner du terrain en prenant des initiatives, en trouvant des partenaires... par des projets qui ne sont pas forcément des « spectacles » mais aussi bien par des parcours ou des traversées (bars, navettes maritimes, création in situ) qui nous éclairent sur notre territoire.

François Deschamps, président de la FnaDAC : j'indique alors que le phénomène de métropolisation s'équilibre en France par une dissémination de moyennes et petites villes (en gros, seuls 5% des français vivent soit dans une grande ville-centre soit dans le « rural profond »... et 95% d'entre nous pourraient être qualifiés de péri-urbains !). La ruralité est devenue perméable aux courants du progrès grâce aux migrations et aux nouvelles technologies. Une politique culturelle régionale et/ou départementale d'accompagnement peut jouer sur l'irrigation d'une dynamique urbaine (exemple du cinéma d'animation en Haute-Savoie avec les salles art et essai et les collèges du département)et parallèlement  sur le renforcement de pôles secondaires (petites villes) qui  vont irriguer les alentours, qu'il s'agisse d'enseignements artistiques,  de lecture publique ou de spectacle vivant ; à cet égard, j'évoque les réseaux des petites salles de spectacle (pour la diffusion) et la présence artistique (résidences d'artistes) qui crée des « territoires momentanés », faite de rencontres dans un temps et sur un espace précis. Concernant la question institutionnelle, je parle de la coopération entre Départements (APS) et avec la Région au sein du FIACRE.

Eliane Mathieu présente ensuite «  les Echappées » du Théâtre Durance Château-Arnoux St Auban, une scène conventionnée située en montagne, au centre du département des Alpes de Haute-Provence, créée dans une logique d'aménagement du territoire et de services en milieu rural. Les Echappées sont une programmation itinérante dans des petites communes éloignées ( soutenue par les tutelles et le FNADT), avec des temps de rencontres, d'échanges et d'ateliers animés par des artistes invités.  Le Théâtre Durance s'invite... repère, mesure, s'agite, interpelle, propose et rencontre les partenaires indispensables à l'installation des Echappées et à l'accueil des spectacles (les maires des villes et des villages, les associations locales, les Cies de théâtre amateur,  les habitants). C'est ensemble qu'ils créent les conditions de la réussite de ces moments de spectacle et de rencontre. De là émergent de nouvelles questions : quelles propositions artistiques possibles en milieu rural ?  Comment aller, au-delà du public, vers les habitants, trouver une langue commune, donner envie de « faire avec », de travailler avec des artistes pour qu'ils « écrivent avec » ?

Christophe Blandin-Estournet, directeur de Culture o centre,  témoigne ensuite du festival Excentrique, de sa programmation pluridisciplinaire d'une cinquantaine de propositions sur 10 lieux de la région Centre durant cinq mois, pensée toujours à partir du contexte local, hors des salles habituelles en général :  soit des « projets d'implication » menés par des artistes avec les habitants, soit des projets artistiques crées in situ, soit encore proposés dans des lieux atypiques (écoles, église, place de village, domiciles, lieux détournés...).
Plus qu'un festival, c'est un «  projet de territoire et de population », avec des partenaires aussi divers qu'une  communauté de communes, un hôpital, une structure culturelle, un monument historique ... L'art n'est  plus là un domaine « à part » mais un espace de dialogue et de décalage propice à l'invention de nouveaux possibles, au coeur du quotidien. Les projets  dépassent largement le champ artistique pour s'inscrire dans l'aménagement paysager ou urbain, le champ social ou patrimonial. De ce fait, la programmation s'imagine en résonnance avec les contextes naturels, urbains, économiques, sociaux et culturels dans les quels elle s'élabore. Ces démarches participatives supposent des propositions croisant le langage propre des artistes avec des pratiques ou expériences de vie des habitants (notions de porosité, de perméabilité entre eux).

Enfin le chorégraphe Franck Micheletti vient parler du projet de Kubilai Khan Investigation. En faisant se croiser une implication locale et des projets à l'international, la compagnie a pu inscrire de véritables synergies de rencontres, démultiplier ses points de vue et faire contribuer de nombreux regards et paroles en se déployant sur des territoires diversifiés : des déplacements, des rapprochements, dans «l'usage du monde » (Nicolas Bouvier). Cette perspective «aller/retour» l'amène à impulser dans l'espace public des formes inédites, des trajets, des parcours composés in situ, qui invitent le public à renouveler son regard sur le tissu social et la place de nos corps dans la ville.

Dans ces expériences, on retrouve la disponibilité qu'il faut se donner pour que la rencontre existe, l'incarnation de projets reconnaissable par la manière dont on s'adresse aux gens, une sorte « d'instance de négociation » nécessaire à la démarche de création. Avec quel concept appréhender l'approche pragmatiste de ces démarches, se demande Guy Saez : peut-être celui « d'esthétique relationnelle » ?

François Deschamps

Photo : Guy Saez -  La deuxième partie de ces Rencontres  fera l'objet d'un article ultérieur.

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