Tribune : les actionnaires contre le reste du monde

Philippe Laporte

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Tribune : les actionnaires contre le reste du monde

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Un bon dirigeant d’entreprise est d’abord celui qui rapporte de l’argent à ses actionnaires, l’éviction d’Emmanuel Faber, ex-PDG de Danone, est là pour le rappeler. Un modèle où ces actionnaires apprendraient la patience risque d’être long à venir.

L’éviction d’Emmanuel Faber de ses fonctions de PDG de Danone en mars 2021 n’est pas sans rappeler celle d’Isabelle Kocher en février 2020 d’Engie, même si les cas ne sont pas totalement identiques. Ces deux personnalités brillantes (HEC ou Mines) avaient pourtant tout pour séduire, mais leurs déconvenues semblent illustrer les hiatus toujours renouvelés entre « l’acteur » et « le système » ((« L’acteur et le système » de Michel Crozier et Erhard Friedberg, éditions du Seuil.)) : les formes modernes de la RSE (responsabilité sociétale des entreprises) ne sont-elles que du « societal washing » ?

Des patrons engagés

Emmanuel Faber, catholique engagé, avait marqué les esprits en 2016 à HEC en évoquant le destin de son frère schizophrène et marginal. En 1997, il demande huit semaines de congé pour séjourner dans des maisons pour mourants de Mère Teresa en Inde, dans des favelas sud-américaines et dans la jungle de Calais. Il promettait d’apporter la santé par l’alimentation au plus grand nombre sans abîmer la planète, difficile en vendant de l’eau en bouteille…

Bluebell Capital (actionnaire modeste arrivé début 2021) déplore la performance boursière « décevante » de Danone

S’il a mis du temps pour baisser sa rémunération de 4,8 millions d’euros à 2,8 millions d’euros et renoncer à sa « retraite chapeau », c’est aussi sous sa direction que 2 000 emplois ont été supprimés en 2020 (400 en France) pour complaire aux marchés (hausse de 3,8 % après l’annonce), pas suffisamment… En effet, dans une lettre envoyée aux actionnaires fin 2020, Bluebell Capital (actionnaire modeste arrivé début 2021) déplore la performance boursière « décevante ». En mars, l’affaire est réglée, même si certains pointent aussi son management rigide et son isolement dans le groupe.

Exercice du pouvoir et rentabilité du capital

La trajectoire d’Isabelle Kocher a quelques similitudes. À peine arrivée, elle vend les centrales à charbon, débarrassant le groupe de son activité la plus polluante, et opère un virage stratégique vers les services et les énergies renouvelables, pour favoriser la transition énergétique. Même si les activités « vertes » ne représentent que 10 % du chiffre d’affaires total, les jeunes diplômés, eux, se précipitent (les CV reçus sont multipliés par trois en trois ans) ! Comme Faber, elle est relativement solitaire dans son exercice du pouvoir et on lui reproche d’avoir fait le vide autour d’elle.

L’investissement d’impact imagine des acteurs financiers responsables pouvant générer des impacts sociaux et environnementaux positifs

Que s’est-il passé depuis le début des années 1980 ? Avec la libéralisation des mouvements financiers, les fonds d’investissement circulent immédiatement et exigent des ROE (Return On Equity) supérieurs au rendement économique du capital productif (les fameux 15 %), avec les cas terrifiants d’entreprises qui s’endettent pour acheter leurs actions afin d’augmenter leur cours. Tout actionnaire est propriétaire de la société, à hauteur de ses parts et exerce un pouvoir. De Gaulle avait rêvé d’une 3e voie en 1969 avec la participation des salariés.

Une bascule violente

Sans exagérer l’angélisme de ces deux dirigeants, ils illustrent que le temps du « capital patient » n’est pas encore tout à fait venu. L’investissement d’impact (« impact investing » né en 2007) imagine des acteurs financiers responsables pouvant générer des impacts sociaux et environnementaux positifs, tout en préservant un retour sur investissement minimal ou une conservation du capital. Lorsque la sortie de l’économie carbonée sera inévitable en 2050-2060 et que les « actifs carbonés » ne vaudront plus rien dans le bilan des banques, la bascule systémique sera violente pour les acteurs financiers. En attendant, « les cadres pensaient sauver le monde, ils se rendent compte qu’ils ne vendent que des yaourts ».

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