Trop de voitures, moins de business

Marjolaine Koch

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Trop de voitures, moins de business

Car toy carrying money

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Quand une ville se met à remplacer la voiture par des zones piétonnes, les commerçants ont pour premier réflexe de craindre une perte de leur clientèle. En réalité, de nombreux exemples montrent que les perceptions sont généralement erronées.

« No parking, no business » : cet adage, vieux comme la voiture, a la vie dure. Pourtant, de plus en plus de villes coupent le transit des voitures en centre-ville et constatent tout le contraire. Plus il y a d’espace laissé aux piétons, plus ces derniers réinvestissent les lieux. Et par là même, ils compensent largement la désaffection des automobilistes. Le réflexe des élus comme des commerçants est souvent de reculer devant la perspective d’un changement radical sur des rues très commerçantes. Pourtant, dans ces rues qui ne sont pas encore aménagées, il a été prouvé par des études que les perceptions de ces mêmes commerçants étaient faussées.

Les villes ayant réduit la place de la voiture ont constaté un bénéfice notable pour les commerces et la vie locale

À Graz en Autriche, une étude a ainsi révélé que les commerçants surestimaient totalement la place de la voiture. Alors qu’ils pensaient que 58 % de la clientèle se rendait chez eux en voiture, en réalité, seulement 32 % des clients utilisaient ce mode de transport. En revanche, 44 % des clients sont des piétons, quand les commerçants croient qu’ils ne sont que 25 %. La même expérience a été produite à Bristol en Grande-Bretagne, avec les mêmes conclusions : les estimations des commerçants sont souvent faussées. Cette expérience est révélatrice des biais qui bloquent une évolution vers des places et des rues apaisées. D’autres exemples montrent comment les villes ayant réduit la place de la voiture ont constaté un bénéfice notable pour les commerces et la vie locale.

« The Arrogance of Space »
On doit le terme d’« arrogance de l’espace » à Mikael Colville-Andersen, un spécialiste de la mobilité urbaine fondateur de l’agence Copenhagenize. L’urbaniste a étudié la répartition de l’espace entre les piétons, les automobilistes et les cyclistes, et élaboré un outil qui permet d’étudier n’importe quelle rue du monde, pour cartographier en un coup d’œil le partage inégal de l’espace public. Après avoir chargé la photo d’une rue, le site propose de colorer en rouge les espaces dédiés à la voiture, en bleu ceux qui reviennent aux piétons, en bleu foncé les voies pour transports en commun, en violet les voies cyclables, et les bâtiments en jaune. Sur la plupart des photos passées à la moulinette de cette machine, le rouge prédomine et rend visible, en un coup d’œil, l’espace alloué aux voitures au détriment des autres moyens de locomotion.
Son outil, en libre-service, est consultable à www.cyklokoalicia.sk/arrogance

Dublin

À l’été 2020, Dublin établissait un premier bilan suite à la fermeture de Grafton Street, une rue commerçante centrale de la capitale irlandaise. L’étude menée par la municipalité a permis de constater une hausse spectaculaire du chiffre d’affaires des commerçants. Dans le détail, les 292 commerces situés dans la zone concernée ont évalué une hausse de leurs ventes allant de 40 à 100 % d’augmentation.

Les piétons, les cyclistes et les usagers des transports en commun dépensent un budget 40 % plus élevé dans les commerces locaux

Dans un premier temps, la rue était piétonnisée uniquement le week-end en journée. Désormais, elle l’est de 11 heures à 23 heures, le week-end et les jours fériés. Suite à cette première expérimentation, la zone de piétonnisation a été agrandie à cinq autres rues. Dans ces zones, la politique consiste à permettre aux véhicules d’urgence de circuler.

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Londres

La société de transports de la capitale, Transport for London, a établi dans une étude que les piétons, les cyclistes et les usagers des transports en commun dépensaient en moyenne un budget 40 % plus élevé que les automobilistes dans les commerces locaux. Cette étude a été menée dans les rues aménagées « à la hollandaise », avec des trottoirs élargis et des pistes cyclables. Pour la directrice de la stratégie des transports, Lilli Matson, « cette recherche montre le lien entre la création d’espaces de vie agréables, où les gens aiment passer du temps, et les résultats concrets sur le chiffre d’affaires des commerces locaux. »

La rue, plus fréquentée, est plus avenante et plus propre, et encourage les gens à s’y rendre

Dans l’une de ces zones, à Bromley, le nombre de piétons a augmenté de 93 % et les gens ont passé plus de temps dans la rue, où une hausse de l’activité, dans les commerces et les cafés, a également été notée. En contrepartie, le nombre de fermetures de commerces dans ces zones a baissé de 17 %. Pour les élus locaux, un cercle vertueux s’est mis en place : la rue, plus fréquentée, est plus avenante et plus propre, et encourage les gens à s’y rendre.

Madrid

Dans la capitale espagnole, c’est la banque BBVA qui a produit une étude en janvier 2019, révélant que la restriction de l’accès des voitures à la zone baptisée « Madrid central » a contribué à l’essor du chiffre d’affaires des commerces de cette zone de l’hypercentre. Les dépenses de Noël ont augmenté de 8,6 % par rapport à l’année précédente, contre une hausse de 3,3 % dans le reste de la ville. Sous la municipalité de l’ancienne maire Manuela Carmena, soutenue par Podemos, la ville avait élargi les trottoirs des principales rues commerçantes et limité les accès en automobile, réservés aux riverains et aux véhicules étiquetés éco, pour réduire les pics de pollution.

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Pays-Bas : Groningen et Amsterdam

Située au nord des Pays-Bas, la ville de Groningen a entamé sa mue bien avant les autres villes européennes : dès les années 1970, la circulation était passée à sens unique dans toutes les rues de la ville, de manière à ne plus pouvoir la traverser d’un trait. Cette simple mesure concernant le plan de circulation a drastiquement réduit l’usage de la voiture, comme ailleurs aux Pays-Bas, et réduit notablement la pollution.

La ville a assisté à un phénomène d’évaporation du trafic de l’ordre d’une réduction de 75 %

Aujourd’hui, 61 % des déplacements sont réalisés à vélo. Amsterdam, qui a aussi testé un plan de circulation dont le principe consiste à rendre les quartiers étanches les uns aux autres, pour empêcher les automobilistes de pouvoir traverser la ville de bout en bout de manière linéaire, a assisté à un phénomène d’évaporation du trafic de l’ordre d’une réduction de 75 %.

Et si les places de parking devenaient cyclables ?
Le Bloomberg CityLab publie sur son site une étude portant sur plusieurs villes du monde, qui ont dans certaines rues « sacrifié » des places de parking pour les transformer en piste cyclable sécurisée. L’étude relate comment les commerçants d’une rue de San Francisco se sont mobilisés pour combattre la perte de 140 places de parking, ce qui représentait, estimaient-ils, une perte de chiffres d’affaires évidente et certainement significative. Seulement, l’étude qu’ils ont réclamée a abouti à la conclusion inverse : remplacer des places de parking par une piste cyclable a soit peu, soit pas d’impact du tout sur les achats de proximité, et dans certains cas ils peuvent même augmenter.
L’étude, consultable sur le site de Bloomberg, recense l’impact sur le chiffre d’affaires des commerces de plusieurs villes qui ont modifié leurs aménagements urbains pour laisser plus de place aux autres mobilités que la voiture. Portland, East Village à New York, Auckland, Christchurch et Wellington en Nouvelle-Zélande, Melbourne, Dublin, Los Angeles, Vancouver, Toronto, San Francisco, Seattle, Davis en Californie, Bristol en Grande-Bretagne et Graz en Autriche sont cités, chiffres à l’appui.

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