Une critique mesurée de la richesse

Julien Damon

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Dans la collection bien fournie des ouvrages critiques sur les riches, je demande l’essai équilibré mais engagé. Jean-Louis Servan-Schreiber, grand patron de presse, se présentant à la fois comme privilégié et comme votant à gauche, ne verse pas dans la diatribe. Il propose un tableau globalisé et nuancé.
Sans toujours emporter la conviction dans ses analyses, Jean-Louis Servan-Schreiber publie un panorama équilibré sur la richesse contemporaine et, plus largement, sur le monde qui nous entoure.

Chiffres et tendances

Empruntant l’idée de son titre à une citation célèbre du richissime Warren Buffet (selon qui les riches gagnent la guerre des classes), il rappelle d’abord que les riches, qui n’étaient qu’une poignée (il cite le roi du Mali, au xive siècle), se sont multipliés. Plutôt rigoureux dans les définitions et les mesures, il souligne que le monde compte plus de 10 millions de millionnaires en dollars (dont 400 000 en France). À ce seuil, précise l’auteur, chacun peut en croiser dans son quartier. Si le plancher de la richesse est établi à 5 millions de dollars, alors il y a dix fois moins de riches. Au-delà des volumes, ce sont les contenus et les tendances qui importent. Les riches ne sont plus les oisifs et les héritiers du passé. Ils travaillent, pour la plupart. Surtout, les fortunes se font rapidement, dans la finance, dans le sport, dans l’art.

Richesse en hausse mais aussi pauvreté en baisse

Il s’ensuit un tableau intéressant d’un monde moderne à la fois globalisé et financiarisé, où l’argent peut circuler à la vitesse de la lumière et où la richesse se fait, selon les termes de Servan-Schreiber, toujours plus apatride (compétitions fiscales aidant). C’est un monde dans lequel l’abondance se concentre, aussi bien socialement que spatialement. C’est aussi un monde dans lequel la pauvreté recule. Un monde qui voit à la fois le rétrécissement des classes moyennes occidentales et l’a­vè­nement des classes moyennes dans les pays émergents.Sur la France, Servan-Schreiber a parfaitement raison sur un point majeur : ce qu’il baptise « l’airbag national » fonctionne. Les inégalités sont limitées, et la protection sociale est un bon amortisseur de crise. Au risque, mais c’est une autre histoire, d’être un amortisseur de reprise. Toujours en France, notre auteur signale malicieusement que les 1 % les plus aisés possèdent aujourd’hui les médias, en particulier ceux qui se plaisent à les critiquer.Quelques erreurs de chiffrage ponctuent un ouvrage plutôt agréable qui se soucie aussi d’une question morale, celle de l’avenir de générations qui érigent la richesse ostentatoire en idéal. Si le thème n’est pas neuf, il est de pleine actualité. Au fond, Servan-Schreiber est surtout inquiet, non de la richesse, mais d’un creusement, probablement d’ailleurs appelé à s’approfondir, des inégalités. Dans une belle formule, il précise l’alternative fondamentale. Les riches sont-ils les scories ou les ferments du progrès ? Chacun choisira, en fonction de ses observations et de ses convictions.Et, pour finir, le lecteur aura le plaisir de trouver un site Internet de bonne facture (www.lesriches.fr) accompagnant et prolongeant le livre. Ce type de complément, commun dans le monde anglo-saxon, est assez rare dans le cas français. À voir. pourquoi les riches ont gagneJean-Louis Servan-Schreiber, Pourquoi les riches ont gagné Paris, Albin Michel, 2014, 154 pages, 14,50 euros.

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