« Une République pour les nantis »

Stéphane Menu

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« Une République pour les nantis »

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Dans son dernier ouvrage, la politologue Virginie Martin pointe les échecs nombreux de la communauté républicaine, construite par des nantis pour des nantis. Elle en appelle à un universalisme des différences. De toute façon, dans un monde ouvert et dont l’exemplarité républicaine s’essouffle, chaque individu est sommé de réinterroger son rapport à « l’éthique minimale ».

Vous laissez entendre que la République une et indivisible a finalement bon dos pour permettre aux nantis, aux mâles dominants, d’en tirer le meilleur parti. Pourquoi s’en sortent-ils mieux que ceux pour lesquels cette République a été pensée ?

Tout simplement parce que les fondateurs de cette République l’ont imaginée telle qu’ils la voyaient, à partir de leurs propres référents socioculturels. C’est le principe d’une société de clones, qui s’auto-reproduisent et posent de nouvelles bases à partir de ce qu’ils ressentent. Certains assurent que cette République fonctionnait mieux avant. Il s’agit certainement d’un avant fantasmé, car en dehors des nantis, les autres catégories sociales n’étaient pas concernées par une éventuelle émancipation.

Le modèle républicain n’était donc parfait que si, et seulement si, vous apparteniez à la bonne frange.

Les femmes étaient des muettes professionnelles et le restent encore un petit peu aujourd’hui. Je rappelle au passage que les femmes n’avaient pas la possibilité de signer des chèques jusqu’en 1965 ! ((Les femmes disposent du droit de faire ouvrir un compte personnel, un compte de dépôt, ou un compte de titres, et peuvent donc émettre un chèque, sans l’autorisation de leur mari, depuis la loi du 13 juillet 1965, nouvel article 221 du Code civil.)) Le modèle républicain n’était donc parfait que si, et seulement si, vous apparteniez à la bonne frange. Et ceux qui prétendent que notre modèle républicain reste l’indépassable base de discussion de notre projet de société oublient ce genre de détails. C’est ce modèle républicain qui n’a pas su freiner la montée du FN et présente un bilan plus que mitigé sur les droits des femmes.

Vous laissez même entendre que l’attachement républicain peut être source d’uniformité, de non-débat…

Après le drame horrible de Charlie Hebdo, personne ne conteste la nécessité de l’indignation. Mais le fait de crier « Je suis Charlie » a empêché certains membres de la communauté française de se sentir concernés. On aurait hashtagué « Je suis libre, je suis Français », cela aurait largement suffi pour impliquer tout le monde. On a voulu à tout prix faire entrer tout le monde dans le même moule. Notre processus d’émancipation touche ses limites, chacun souhaitant être plus émancipé que l’autre.

 Les élus ont tendance à barricader les communautarismes dans les prisons qu’ils érigent.

C’est pour cette raison que je m’appuie, dans mon livre, sur les thèses de Ruwen Ogien ((L’Éthique aujourd’hui : maximalistes et minimalistes, Ruwen Ogien, Paris, Gallimard, 2007. 252 pages, Coll. « Folio essais ».)) défendant le principe de l’éthique minimale. L’application concrète dans notre société se traduirait par le fait que je suis contre le voile, mais que je n’ai rien contre le fait qu’une femme le porte. C’est le principe de non-intrusion dans la sphère intime et philosophique de l’autre. Au lieu de mettre en valeur cette multipolarité des manières de voir le monde, les élus ont tendance à barricader les communautarismes dans les prisons qu’ils érigent, comme quand Manuel Valls se rend dans une synagogue avec Netanyahou. Le pendant d’une visite dans une mosquée est moins filmé, moins porté comme une référence symbolique. On crée de la confrontation communautariste.

Les élus sont donc des pyromanes…

Quand ils citent des choses qui n’existent pas, oui ! Prenons l’exemple hallucinant de la « théorie des genres » : elle n’existe tout simplement pas et a été inventée par ses détracteurs. Il existe, certes, le courant des « gender studies » aux USA qui vise à étudier comment une société « sexualise » des rôles, (le ménage aux femmes et la tonte du gazon aux hommes pour schmatiser). Mais il n’existe pas de théorie au sens idéologique du terme, aucun mouvement de fond visant à placer les enfants sous tutelle, comme le laissent entendre certains élus. Notre société a donc tendance à se recroqueviller sur des perceptions très particularistes.

Vous laissez même entendre que le jeu politicien, fait de manipulation et de contrevérités savamment instillées, n’a plus sa place.

Oui, parce qu’il y a le feu. Les temps se tendent, se radicalisent. La menace terroriste est plus floue. Beaucoup de personnes sont à la marge de la société. Certains élèves ont été exclus quinze jours de l’école pour avoir refusé de partager le slogan « Je suis Charlie ». C’est n’importe quoi !

 Tous nos élus entament leur mandat sur un constat de déni parce que l’État est démonétisé.

J’ai tenté de définir un socle de légitimité des élus à partir des élections de François Hollande, de Nicolas Sarkozy, de David Rachline (maire de Fréjus) ou encore d’Hervé Mariton. Dans les élections municipales, ce sont moins de trois personnes sur dix en âge de voter qui ont désigné les maires. Ce chiffre grimpe à 3,5 personnes sur dix pour la présidentielle. Tous nos élus entament donc leur mandat sur un constat de déni parce que l’État est démonétisé. Face au défi à relever, ce système n’est plus légitime.

Comment faire ? Rendre obligatoire le vote ?

Ou remettre dans le circuit, comme dans l’antiquité grecque, la désignation des élus au tirage au sort. Ou travailler au principe d’un minimum de quorum participatif pour valider une élection. Les pistes sont ouvertes. Mais on ne peut se payer le luxe de valider un système qui reste imparfait.

Mais rien n’empêche de changer la politique de l’intérieur…

Au regard de ce que vivent les marges, comment comprendre que le jeu politique se maintienne à un tel niveau de caricature ? Comment les formations politiques imaginent-elles séduire les jeunes avec la manière dont elles construisent leurs messages ? Comment apprendre le respect aux gens quand Fillon et Juppé se font siffler par leur propre famille politique ? Comment donner envie de se rendre au congrès socialiste de Poitiers pour y écouter une soixantaine de discours ?

Comment les formations politiques imaginent-elles séduire les jeunes avec la manière dont elles construisent leurs messages ?

 
Trouvez-vous que l’humour de Charlie soit aussi délictuel que celui de Dieudonné ?

Je ne vais pas hiérarchiser, je ne suis pas dans la morale. Il faut tout entendre. Dire par exemple que le FN est un parti fasciste est faux puisque les paradigmes classiques du fascisme ne s’y retrouvent pas. Tout le monde condamne le FN, moi la première. Mais on ne peut condamner sans entendre. Quand tout le monde rejette Dieudonné, cela crée naturellement des adhésions, plus radicales, parce que certaines personnes voient en Dieudonné autre chose que ce que je vois.

En quoi la pensée de Ruwen Ogien, que vous citez souvent, peut-elle nous être utile ?

L’éthique minimale se pose sur le principe d’une reconnaissance mutuelle entre citoyens. Ma voix est identique à la vôtre. Nous sommes habités les uns les autres par une neutralité bienveillante. Est-ce que la GPA, c’est bien ? Je ne sais pas… Bien sûr, la neutralité bienveillance s’arrête devant la burqa ou encore l’excision. Le monde a changé. Les peuples ne détiennent plus de magistères moraux sur d’autres. Il faut entrer de plain-pied dans le nouveau monde que nous habitons, où les frontières sont ouvertes, où les différences sont à saisir comme une chance et non une menace.

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