Vendre un festival aux collectivités qui le subventionnent ?

La Rédaction

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... en voilà une bonne idée ! C'est celle qu'a eue l'ingénieux Daniel Colling, 67 ans, qui après 37 années d'un festival (le Printemps de Bourges) qu'il a créé et su faire fructifier - avec talent -, cherche à récupérer la plus-value d'une marque qu'il avait pris soin de déposer.

La plupart des festivals sont subventionnés par l'Etat et/ou les collectivités territoriales, dont l'apport représente un socle vital. Cependant, pour certains d'entre eux, notamment les festivals de musique programmant des têtes d'affiche, l'apport des subventions publiques est relativement minoritaire si on le compare aux autres recettes, constituées de l'ensemble des ressources propres (recettes de billetterie, restauration, buvettes, boutiques..) et des apports d'entreprises privées.

Ainsi le budget du Printemps de Bourges est-il cette année de 5,9 millions d'euros (53.700 spectateurs payants), avec un tiers de recettes commerciales et de partenariats privés, un tiers de recettes de billetterie et un tiers de subventions. "Le festival sera légèrement bénéficiaire", s'est félicité dernièrement son directeur Daniel Colling (cf. le Berry du 28 avril 2013). Pour les Eurockéennes, le mécénat et le sponsoring  représentent 22% quand les subventions sont à 13%.

Ce sont parfois des directeurs d'entreprises eux-mêmes qui organisent, au départ par passion, un festival qui prend de l'ampleur. C'est le cas par exemple du festival  « Guitare en scène » à St Julien-en-Genevois, dont l'équipe organisatrice est composé de chefs d'entreprises de la région genevoise, et qui se prévaut de 75 partenaires privés (le financement est assuré à plus de 80% par des fonds privés) mais qui obtient cependant, étant organisé sous forme associative, des subventions publiques de la Région, du Département et de la Ville.

Des subventions publiques qui permettent à une société privée de réaliser un bénéfice

D'autres festivals sont produits  directement par une société ad'hoc. C'est le cas par exemple du festival Musilac à Aix-les-Bains, au départ une initiative municipale mais gérée ensuite par la société » Musilac SARL », qui en 2010 a réalisé un résultat net (bénéfice) de 392.900 ¤ (sur un budget de près de 3 M¤), soit à peu près l'équivalent des aides directes et indirectes perçues d'Aix les Bains. Le festival  est  aidé par le conseil général  (100 000 ¤) et sous une double forme  par la Ville:  une prise en charge directe des frais d'installation et de maintenance électriques,  et une aide via l'office de tourisme D'après le webzine aixlesbains.info , « 340 000 euros passent des caisses de l'office du tourisme à celles de la SARL Musilac. Sans que les élus municipaux soient appelés à se prononcer sur cette subvention. Sans la moindre mise en concurrence (...).Sans qu'aucun gestionnaire de l'argent public ne s'émeuve de voir ainsi la collectivité financer les bénéfices d'une société privée. Car tel est bien le cas. Ses bénéfices, la SARL Musilac les doit aux subventions publiques qu'elle reçoit. » (cf. articles du 20 .07.2012 et du 30.10.2012). Or ces aides étant indirectes, il n'existe pas semble-t-il, selon cette source d'information,  de contreparties comme l'organisation d'une scène alternative pour les groupes locaux et régionaux, ou encore une tarification sociale, qui justifieraient l'octroi d'aides publiques.

La Ville de Marseille, récemment, a dû faire machine arrière face à la réaction mécontente du milieu artistique et de la population locale. Elle avait décidé d'octroyer une subvention de 400 000 ¤ à l'organisateur (une société privée) pour une mise en configuration grands concerts du parc Borély, Revenons à Bourges, où d'aucuns  ont pu parler d'un « Empire Colling ». Daniel Colling, qui continue d'exploiter les Zénith de Paris et de Nantes, dirige plusieurs sociétés (Victor Gabriel Production), et notamment la SARL du Printemps de Bourges (festival qu'il a co-créé en 1977 d'abord sous forme associative),  « Réseau Printemps » (qui organise les Découvertes) et « Coulisses » (qui  exploite dans cette ville des salles de spectacle, des halls d'exposition etc.).  En 1998 un rapport de la chambre régionale des comptes avait d'ailleurs essayé d'y voir clair dans l'externalisation des charges vers ses diverses sociétés ; il soulignait aussi le caractère dérogatoire d'une autorisation du ministère de la culture en 1986 pour qu'il exploite plusieurs sociétés d'entreprises de spectacles, et s'étonnait qu'une société déficitaire soutenue par des fonds publics et alors en redressement judiciaire consente des avantages aussi importants à ses dirigeants.

Selon un article de Frédéric Potet et Véronique Mortaigne le 26 avril 2013 sur lemonde.fr, Daniel Colling a proposé récemment à un « consortium » de  collectivités territoriales  la vente des entités qui composent le festival, dont la marque « Printemps de Bourges »,  pour 3 millions d'euros.

Même s'ils jugent aujourd'hui ce prix excessif et malgré la situation budgétaire actuelle des collectivités, pour quelles raisons peut-on parier pourtant qu'un accord sera trouvé ?

Première raison,  parce que le chantage à la délocalisation d'une telle manifestation (par exemple dans l'hypothèse d'une vente à un acteur privé) fonctionne toujours très bien. Déjà en 1985 Daniel Colling, trouvant que « son » festival n'était pas assez soutenu financièrement par le Département du Cher et la Région Centre, avait approché Georges Frêche, alors maire de Montpellier, qui s'était dit prêt à accueillir le Printemps. Colling avait lancé cette bombe lors de la traditionnelle conférence de presse d'après-festival... et  très vite, les collectivités locales berrichonnes avaient décidé de soutenir davantage le Printemps !

Arrivé à un certain niveau de notoriété, ce sont en effet  les « stars » du milieu culturel qui imposent leurs vues aux hommes politiques. Cela me rappelle Hervé Di Rosa réussissant à faire construire à Sète en 2000 par les pouvoirs publics (Ville, CG, DRAC) « le Musée des arts modestes » (mais l'équipement lui, ne l'est pas, modeste) tout en refusant une cession de sa collection au musée (ce qui est contraire notamment aux règles du Ministère de la culture en cas d'attribution de fonds publics). Ce musée est en soi un concept très original... mais finalement di Rosa peut à tout moment quitter la ville (ou menacer de le faire)  avec sa collection, voire faire du chantage pour être mieux aidé en indiquant qu'une autre Ville serait prête à l'accueillir dans de meilleures conditions.

La deuxième raison est qu'au regard des élus locaux, un grand festival de renommée internationale donne une image et une identité à la Ville, et provoque des retombées commerciales non négligeables. Avant même tout argument artistique, le Printemps de Bourges a d'ailleurs été assuré du soutien, tant d'Aurélie Filippeti (qui a rappelé sur place, comme un encouragement aux collectivités, « qu'un euro investi dans un festival, c'est quatre euros en retour pour le territoire ») que de Pierre Laurent du PCF (« En venant au Printemps de Bourges, nous voulons dire notre attention à l'avenir de cette manifestation à laquelle on est profondément attachés, dans cette ville de Bourges où on a nous aussi toute une histoire »). Mais on peut revenir à Musilac et citer aussi Dominique Dord, le député maire d'Aix-les-Bains : « Musilac, c'est rock'n'roll, c'est la foule en délire, c'est important pour l'image de la ville » (article de la Vie nouvelle du 31.03.2010).

Vilar au secours ! que penser de la notion de service public de la culture...  des  relations public-privé qui sont, comme on vient de le voir,  loin d'être claires ... et des effets parfois pervers de la compétition entre les Villes, qui se sont accrus avec la décentralisation ?

François Deschamps

Photo : Paul kiujcom [Public domain], via Wikimedia Commons

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