Votation sur les rythmes scolaires à Rennes : une démarche pleine d’imprévus

Séverine Cattiaux

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Votation sur les rythmes scolaires à Rennes : une démarche pleine d’imprévus

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© Catherine Peron Ville de Rennes

Là ou beaucoup de villes sont paralysées par les nouveaux rythmes scolaires, Rennes a tenté l’audace. La ville a décidé de demander aux parents d’élèves de choisir les futurs horaires de leurs enfants. Une votation mûrement préparée… pour un dénouement des plus inattendus.

Du 2 février au 2 mars 2015, Rennes organisait une votation citoyenne sur les rythmes scolaires en place dans les 81 écoles de la ville, depuis septembre 2013.

Quatre scénarios d’horaires proposés : A (l’actuel), B, C, D… En lançant cette votation citoyenne, Rennes a surtout voulu tirer au clair l’adhésion ou pas des parents à la « longue » pause méridienne de deux heures et quart (incluant des temps d’activités). « J’ai visité les 81 écoles, on entendait la crispation sur le quart d’heure supplémentaire… » souligne Lénaïc Briéro, adjointe à l’éducation.

Rennes a surtout voulu tirer au clair l’adhésion ou pas des parents à la « longue » pause méridienne de deux heures et quart.

Brigitte Compain, présidente de la Fédération des conseils de parents d’élèves (FCPE) d’Ille-et-Vilaine témoigne : « De notre côté, nous avions plutôt de bons retours. Malgré tout, il se disait que la coupure était très longue. La ville a dit : on va demander leur avis aux habitants ».

Taux de participation : 39,45 %

Laurent Meunier, qui a orchestré l’organisation matérielle de la votation citoyenne sur les rythmes éducatifs à Rennes rappelle l’objectif : « toucher le maximum de parents et aussi ceux des quartiers sensibles ». Ce qui est à première vue réussi : 6 854 votants sur 17 000 parents d’élèves concernés, « même si les résultats semblent variables d’une école sur l’autre ».

En tous les cas, la votation a été soigneusement préparée, avec un chargé de projet mobilisé à 80 % sur ce projet, pendant quatre mois. « Nous avons expérimenté au fur et à mesure. Cela n’a pas été très simple, mais passionnant » commente-t-il. Un groupe de parents a été régulièrement consulté sur la présentation des différents scénarios, le matériel de vote, la communication didactique de la campagne… Le vote électronique a été écarté : trop cher, pas assez fiable, au profit de l’enveloppe T. Celle-ci était soit à déposer dans les urnes, soit à envoyer par courrier (dans les deux cas, avec le bulletin de vote lui-même à l’intérieur d’une enveloppe RF). « Chaque enveloppe T était munie d’un code identifiant unique » afin d’éviter toute fraude éventuelle.

Un groupe de parents a été régulièrement consulté sur la présentation des différents scénarios, le matériel de vote, la communication didactique de la campagne…

Cette votation a fortement impliqué la direction éducation-enfance ainsi que les responsables des cinq antennes mairie, la cinquantaine de responsables d’accueil de loisirs, les concierges des groupes scolaires, le service communication, le dispositif « la fabrique citoyenne », l’huissier de l’hôtel de ville… Une ligne directe a été installée pour répondre aux questions des votants. Coût total de la votation, si on s’en tient aux prestataires extérieurs : 16 000 euros (fabrication et routage du matériel de vote, enveloppes T et graphiste pour les aspects visuels).

Résultat « surprise » et rebondissements

Le jour du dépouillement, les locaux étaient ouverts à tout observateur, dès le matin. Le dépouillement à proprement dit a duré toute l’après-midi : huit tables installées, soixante personnels de la ville à la manœuvre, en plus d’un groupe de douze parents d’élèves.

À l’étonnement général, le scénario D qui prévoyait une réduction de la pause méridienne de quinze minutes… est ressorti au coude à coude, avec le scénario A, soit l’actuelle grille d’horaires. Tout changer pour seulement 24 voix de différence ? « Sachant qu’une votation n’est pas un référendum », précise François Mesure, directeur éducation-enfance.

La maire s’est donc accordé quelques jours supplémentaires pour consulter les différents partenaires : organisations syndicales représentant les personnels municipaux, les associations intervenant pendant le temps périscolaire, ainsi que l’Éducation­ nationale. Finalement, elle a décidé : on ne change rien. « Nous n’avions pas de dogmatisme en la matière. Nous aurions changé les horaires si l’écart avait été d’au moins deux points ! » justifie Lénaïc Briéro.

La mairie a décidé de flécher l’enveloppe de 400 000 euros qu’aurait entraînée le scénario D sur les douze écoles maternelles et treize écoles élémentaires en REP.

En outre, le scénario D était celui qui coûtait le plus cher, avec le recrutement de nouveaux animateurs car la fin de classe passait de 16 h à 16 h 15. Cela modifiait les organisations ainsi que le travail des agents de la restauration. Autre rebondissement consécutif de la décision du « statu quo », la mairie a décidé de flécher l’enveloppe de 400 000 euros qu’aurait entraînée le scénario D sur les douze écoles maternelles et treize écoles élémentaires en REP (réseau éducatif prioritaire). « Il y aura à la rentrée une Atsem par classe dans les douze écoles maternelles, et les enfants qui ne mangent pas à la cantine pourront revenir plus tôt à l’école, pour profiter des activités périscolaires de la pause méridienne » annonce l’adjointe à l’éducation.

« Aboutissement d’un processus de concertation »

Finalement, cela valait-il la peine de consulter les parents pour que rien ne change ? François Mesure répond : « il faut voir la votation comme l’aboutissement d’un processus de concertation à l’œuvre depuis deux ans, dans la logique de concertation de « la fabrique citoyenne », comme l’a souhaitée la maire de Rennes ».

Il faut voir la votation comme l’aboutissement d’un processus de concertation à l’œuvre depuis deux ans, dans la logique de concertation de « la fabrique citoyenne ».

Les quatre scénarios proposés à la votation ne sortent pas, en effet, du chapeau. Ils font suite à la fois à des discussions et échanges avec les parents, à des expérimentations réussies dans quelques écoles à Rennes (notamment, le scénario B avec des horaires distincts entre les maternelles et les élémentaires dans certains groupes scolaires).

Ils s’appuient enfin sur les retours d’une enquête de huit pages adressée aux familles, portant sur l’organisation des temps de l’enfance. 4 500 réponses étaient revenues à la mairie en juin 2014 (sur les 9 400 familles rennaises). « 14 % avaient signalé que la pause méridienne était trop longue. 80 % les familles ne souhaitaient ni toucher aux horaires de début et de fin de cours, ni au samedi matin » souligne François Mesure. « La ville s’est posé beaucoup de questions, on nous a beaucoup consultés à travers les comités de suivi » estime, plutôt ravie, la présidente la FCPE d’Ille-et-Vilaine.

Personnel municipal mitigé

Seuls les parents d’élèves ont participé directement à la votation. Pourquoi ne pas avoir fait participer les enfants, les enseignants, ou même le personnel ? « J’avais souhaité que les enseignants participent à la votation, mais l’inspection de l’académie ne l’a pas voulu » indique l’adjointe à l’éducation.

« J’avais souhaité que les enseignants participent à la votation, mais l’inspection de l’académie ne l’a pas voulu. »

Et les 1 500 agents municipaux des écoles ? « Les agents ont été consultés tout au long de la mise en place de la réforme par l’intermédiaire d’instances ad hoc » explique François Mesure. « Nous reconnaissons le travail de communication fait auprès des familles et du personnel, lors des retours des enquêtes faites aux parents d’élèves » confirme Marie-Line Renault, secrétaire générale CGT. Néanmoins, à l’issue des résultats, la CGT a organisé une « assemblée générale afin de porter l’avis des agents auprès des élus… La direction et les élus ont entendu mais pas retenu l’avis du personnel ».

Enseignants mécontents

Une majorité d’enseignants aurait été favorable à une pause méridienne plus réduite. Ils restent sur leur faim. « Depuis le début, ils auraient voulu arrêter les cours à 15 h, ou avoir une après-midi complète libérée, explique Brigitte Compain. Mais cela ne nous convenait pas du tout ! Nous préférions des journées de 5 h 15 pour les enfants et une vraie coupure le midi ».

Pour la ville, il a toujours été « hors de question de libérer une après-midi pour y concentrer les activités périscolaires, comme cela se voit dans certaines communes… ». « On sait très bien que c’est là où commencent les inégalités » lance Lénaïc Briéro. « La réforme est souvent pointée du doigt par les enseignants, mais, derrière, se cachent des revendications plus profondes » ponctue François Mesure.

Le scénario « B » mal compris

Du point de vue du service éducation-enfance, le scénario B semblait à plusieurs égards le mieux adapté pour contenter les besoins des tout-petits (2/4 ans) et celui des élémentaires. Dans ce scénario, les maternelles vont manger un peu plus tôt que les élémentaires, et partent à la sieste plus tôt, par conséquent. Six groupes scolaires ont d’ailleurs souhaité mettre en place ce système d’horaires décalés à la rentrée 2014. Enseignants, parents et personnel municipal en sont même unanimement très contents et ne veulent pas en changer. « La maire a offert, suite à la votation, la possibilité aux six conseils d’écoles de se positionner sur un choix de maintien définitif de ces horaires dérogatoires. Ils ont jusqu’au 15 mai pour se prononcer » précise François Mesure.

Or, ce scénario B qui plaît tant, là où il est en place, n’a recueilli que 14,15 %, au coude à coude avec le scénario C, mixant horaires décalés et réduction de la pause du midi (14,20 %). Pour inciter les parents à s’y intéresser, la ville avait pourtant pris le soin de généraliser les scénarios B ou C « uniquement sur le temps du midi, les horaires de démarrage et de fin étaient les mêmes ».

« La différenciation élémentaire-maternelle nous paraît vraiment sensée » commente François Mesure. En outre, ce scénario B aurait satisfait la CGT, syndicat majoritaire à la ville, qui pour le coup ne l’est pas… du tout. Marie-Line Renault : « Pour nous, cette votation n’a servi à rien. On n’a pas compris ce résultat. Les parents disaient souvent aux Atsem : les enfants se couchent tard ! Nous pensions que les parents allaient voter plus franchement pour le scénario B ». Lénaïc Briéro considère également : « Je pense que le scénario B a été mal compris ».

Deux prochaines votations à venir

L’un des enseignements de cette votation pourrait être celui-ci : ce n’est peut-être pas la solution idéale, dans l’absolu, qui l’a emporté… Quant au résultat de la votation, il tient beaucoup à la méthode. Il aurait pu être tout autre, si on avait demandé aux parents de classer par ordre de préférence les quatre scénarios, avec un système de pondération. Idée que mettra peut-être en pratique (si cela présente un intérêt) la ville de Rennes à l’occasion de ses deux prochaines votations : l’une sur le budget participatif, l’autre dans le cadre du plan local d’urbanisme.

TÉMOIGNAGES

La votation a permis de clarifier les horaires. Et maintenant ?
« Les rythmes scolaires ont accru la charge de travail des agents »
« Nos revendications demeurent. Les rythmes scolaires ont accru la charge de travail des 600 agents (Atsem, agents d’entretien et de restauration, et concierges) titulaires et vacataires. Les AER doivent désormais nettoyer davantage de locaux, de plus en plus utilisés avec les activités périscolaires. Par manque de temps de travail, le matériel pédagogique n’est plus entretenu, l’hygiène des toilettes en maternelle réduite… La CGT demande une reconnaissance financière pour le personnel. Nous ne redémarrerons pas une année dans ces conditions… » Marie-Line Renault, secrétaire général CGT

« D’autres chantiers nous attendent »
« Depuis un an, la réforme éducative a mobilisé toute l’attention et toute l’énergie. Il y a eu parfois des discussions vives sur ce quart d’heure supplémentaire… La réussite des enfants ne se limite pas à une question d’horaires et il y a d’autres chantiers qui nous attendent. Quand je visite les écoles, je redis aux uns et aux autres : « je souhaite que vous gardiez cette même mobilisation pour qu’on se focalise sur le contenu de nos ateliers périscolaires, et qu’on trouve une articulation entre ce qui est fait sur le projet scolaire, et ce que nous, ville, pouvons apporter en plus. » Lénaïc Briéro, adjointe à l’éducation

« Nous veillons à progresser »
« Le débat s’est centré sur la durée de la pause méridienne, mais le changement de rythme n’est que l’un des piliers de la réforme de la loi de la refondation de l’école… Aujourd’hui, il y a le débat sur le changement de programmes qui se tient […]. En ce qui nous concerne, nous veillons à progresser, en menant un bilan de nos deux années d’expérimentation sur le périscolaire. 1 400 ateliers, activités ou études sont proposés chaque semaine dans les 81 écoles rennaises. Pour Rennes l’éducation est une priorité, avec un budget consacré à la mise en œuvre de la réforme  "rythmes scolaires" de 1,9 million pour la rentrée 2015/2016 (sur un budget Education total de 40 millions) » François Mesure, directeur éducation-enfance

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