Vous avez dit « empowerment » ?

Roger Morin

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Vous avez dit « empowerment » ?

L'empowerment dès le berceau

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Qu’on parle de « community building » ou de « community organizing », on est encore loin en France du succès des démarches de développement du pouvoir d’agir, ou « empowerment » à l’anglo-saxonne. En effet, sa véritable appropriation impliquerait plusieurs remises en cause de notre culture politique, qui sont loin d’être évidentes.

Longtemps l’apanage de quelques spécialistes du développement social ou de la politique de la ville, l’empowerment devient aujourd’hui d’usage courant dans la vie publique. Que signifie au juste cette soudaine faveur dont il est l’objet ? Faut-il y voir l’ouverture à de vraies innovations quant à la place des citoyens dans l’action publique, ou un « élément de langage » de plus pour donner quelque crédibilité à une démocratie participative pour l’instant bien poussive ?

Développement du pouvoir d’agir

Pour en juger, il faut commencer par se mettre d’accord sur ce dont il s’agit. Simple affaire de vocabulaire ou problème plus profond de culture politique, « empowerment » est en effet considéré comme intraduisible en un seul mot français. L’expression qui s’en approche le mieux est celle proposée par le québécois Yann Le Bossé : « développement du pouvoir d’agir ». Elle marque bien le fait qu’il s’agit à la fois d’un processus, l’acquisition de capacités, et de son résultat, à savoir la possibilité de jouer un rôle actif dans la vie collective. Il faut ajouter, pour être complet, qu’il en existe deux acceptions sensiblement différentes quant au rapport avec les pouvoirs publics. Dans l’une – en anglais « community building » –, l’organisation collective des habitants est encouragée par les institutions avec l’objectif d’un meilleur fonctionnement des services publics (exemple chez nous, des associations assurant activités culturelles et soutien scolaire ou certaines régies de quartier). Dans l’autre – « community organizing » –, les habitants sont à l’initiative, dans une démarche de conquête de droits qui les conduit à la confrontation avec les institutions (par exemple, un mouvement d’habitants qui se crée pour le remboursement de charges indues et la réparation des ascenseurs et se pérennise comme partie prenante de la gestion du quartier). Les deux démarches ont des traits communs, qui les différencient l’une et l’autre des pratiques habituelles de démocratie participative : - elles impliquent la constitution de collectifs d’habitants autonomes par rapport aux pouvoirs publics ; - elles traitent de questions choisies par les habitants, plutôt que d’avoir à se prononcer sur des projets émanant des institutions ; - elles se donnent les moyens d’un accès effectif à la décision, au-delà de la formulation d’avis au devenir incertain ; - elles donnent aux habitants un rôle actif dans l’élaboration des solutions et la réalisation des prestations.

Empowerment en France : on en est encore loin…

Si les promoteurs de l’empowerment en France sont pour le moins sceptiques quant à la faveur dont semble aujourd’hui bénéficier cette idée, c’est que sa véritable appropriation impliquerait plusieurs remises en cause de notre culture politique, qui sont loin d’être évidentes.

Il faudrait d’abord se dégager d’une vision de l’intérêt général qui ne le conçoit qu’en opposition à l’intérêt privé.

Il faudrait d’abord se dégager d’une vision de l’intérêt général qui ne le conçoit qu’en opposition à l’intérêt privé. La notion de « bien commun », qui fait son chemin dans le débat public, va dans ce sens, cherchant à accorder les intérêts privés plutôt qu’à les disqualifier. Il faudrait ensuite redonner place au conflit dans la vie publique. Ainsi que l’indique Marion Carrel, « une colère ou une émeute, c’est un début de citoyenneté ». Il faudrait aussi en finir avec la vénération que nous portons à la seule démocratie représentative, qui va de pair avec des pratiques de participation octroyée d’en haut, visant à obtenir l’adhésion à des projets plutôt qu’à chercher avec les habitants des solutions à des problèmes choisis par eux.

Il faudrait aussi en finir avec la vénération que nous portons à la seule démocratie représentative, qui va de pair avec des pratiques de participation octroyée d’en haut.

Il faudrait encore se départir d’une appréhension des quartiers et publics « en difficulté » au seul prisme de leurs carences et handicaps ; y voir d’abord un gisement de ressources et de talents qui ne demandent qu’à s’exprimer si on leur ouvre des espaces pour ce faire. Il faudrait enfin cesser de brandir à tout propos le spectre du communautarisme ; les pays dans lesquels l’empowerment se développe sont ceux ayant décidé de ne plus exiger de leurs communautés qu’elles renoncent à leurs spécificités pour se fondre dans le modèle national.

Ce que l’empowerment pourrait nous apporter

On voit à l’énumération de ces préalables que les marches à franchir pour une acculturation à l’empowerment sont nombreuses, au point de faire douter de la pertinence de l’entreprise. Pourtant, ce que la prise en compte de cette notion pourrait produire comme effets bénéfiques dans notre vie collective est fort intéressant, au regard des questions qui nous préoccupent aujourd’hui. Ce pourrait être, en premier lieu, une manière de répondre à l’épuisement de l’État-providence, embourbé dans des difficultés de financement dont on ne voit pas l’issue. Pour l’instant, les voix qui s’expriment à ce sujet mettent plutôt en avant le risque de voir utiliser l’empowerment comme alibi au désengagement des institutions publiques de domaines qu’elles ne savent plus traiter. Peut-être faudrait-il admettre au contraire que, changement de contexte oblige, il y a des alternatives à trouver à l’action publique traditionnelle, à la fois coûteuse et déresponsabilisante par le maintien de l’usager en position de bénéficiaire passif. Mobiliser ressources et énergie des habitants pourrait bien être une voie d’avenir pour l’action publique, propice à la maîtrise des coûts comme à l’amélioration du lien social.

L’empowerment pourrait être une manière de répondre à l’épuisement de l’État-providence, embourbé dans ses difficultés de financement.

Renouveler de cette manière l’action publique devrait aussi permettre d’ouvrir la voie à une reconstruction du politique – qui en a bien besoin –, à partir du vécu et des pratiques concrètes des citoyens ; en leur offrant la possibilité d’être, collectivement, acteurs de la conception et de la production des services nécessaires à la vie collective ; en allant chercher, pour ce faire, des exclus de la vie politique habituelle, qui ne trouvent pas leur place dans des démarches trop éloignées de leurs préoccupations concrètes. Alors, si on essayait ? Ce pourrait être, par exemple, en décidant que devra désormais être considérée comme pertinente, puis réussie, l’action à l’issue de laquelle capacité d’agir et autonomie des intéressés se sont accrues. Un beau défi à relever ?

Vers un empowerment à la française ?

- Intéressant… « Le pouvoir jaillit parmi les hommes quand ils agissent ensemble. » Hannah Arendt « Nous devons franchir un pas que la France n’a jamais osé franchir, celui de l’empowerment : ouvrir aux habitants des quartiers l’accès à la capacité politique pour qu’ils soient les auteurs de la définition de leurs besoins et les coproducteurs des réponses à leur apporter […]. C’est notre culture politique qu’il faut faire évoluer et transformer. » Collectif Pouvoir d’agir « Le développement communautaire est le rempart contre le communautarisme. » Comité national des acteurs de la prévention spécialisée « Que l’orgueil de l’ingénieur et la volonté du politique apprennent à pactiser avec les craintes et les aspirations des habitants. » Jacques Donzelot   - Improbable…     « La croyance en la toute-puissance du politique est ici tellement forte que le projet d’un empowerment “à la française” confine à l’oxymore. » Thomas Kirszbaum « Dire “mettons les gens au centre de la politique” peut aussi laisser entendre : “Aidez-vous vous-même, l’État se désengage”. » Jean-Laurent Cassely « Le spectre français du communautarisme disqualifie l’idée de communauté. » Thomas Kirszbaum « Passant par pertes et profits l’idéal de redistribution de la richesse et de solidarité entre groupes sociaux, on peut craindre que l’empowerment légitime la césure entre les communautés qui “gagnent” et celles qui “perdent”. » Bernard Jouve

Pour aller plus loin sur l'empowerment : - Marie-Hélène Bacqué et Carole Biewener, « L’empowerment, une pratique émancipatrice ? », La Découverte, 2013. - Marion Carrel, « Faire participer les habitants ? », ENS Éditions, 2013. - Marie-Hélène Bacqué et Mohamed Mechmache, « Citoyenneté et pouvoir d’agir dans les quartiers populaires » (rapport au ministre de la Ville) - Thomas Kirszbaum, « Vers un empowerment à la française ? » - Des acteurs engagés : Capacitation citoyenne, collectif Pouvoir d'agir, Graines de France, Démocratie ouverte, coordination citoyenne Pas sans nous, Alliance citoyenne de l'agglomération grenobloise.

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